Association française d'audiodescription (AFA)

Qu’est-ce qu’une « bonne » audiodescription ?

Posted on: 9 novembre 2011

AgoraVox – Le développement attendu de l’audiodescription incite à être vigilant sur la qualité des prestations proposées au public non-voyant concerné. En juin 2011, la Confédération Française pour la Promotion Sociale des Aveugles et Amblyopes (CFPSAA) et l’Association Valentin Haüy réunissaient des membres du « panel des téléspectateurs » pour approfondir la notion de « qualité » d’une audiodescription, avec la participation de ceux qui la font. Plus récemment avait lieu une réunion à l’Association française de normalisation (AFNOR) destinée à étudier la faisabilité d’une « norme de qualité »… qui souligne à nouveau la difficulté de se baser sur des critères « objectifs » pour juger d’une activité qui par ailleurs veut se définir comme un « travail d’auteur ». Jean-Marc Plumauzille, audiodescripteur, livre des réflexions toutes personnelles et s’essaie à un exercice déjà tenté par d’autres et plus difficile qu’il n’y paraît : comment juger de ce qu’une audiodescription est « bonne » ou « mauvaise  » ?

Moïse brisant les tables de la loi - Gustave Doré [Public domain], via Wikimedia CommonsMon point de vue est tout à fait personnel mais en vaut bien d’autres : ma première écriture d’audiodescription remonte à 1994, je peux donc revendiquer une certaine connaissance du procédé… et un recul certain. N’attendez cependant pas ici la recette de la « bonne » audiodescription, je ne la connais pas et souhaite même que cette recette — si tant est qu’elle existe — ne soit jamais trouvée, laissant ainsi ouvert le champ des possibles de l’expérimentation et de l’empirisme.

Enfonçons quelques portes ouvertes. Que ce soit pour se mettre à l’illustration ou à l’écriture d’un scénario, d’un article, etc. il existe des méthodes parfois très bonnes. Si ces méthodes sont honnêtes, elles ne vous diront pas comment faire une « bonne » illustration ou un « bon » scénario, elle ne vous donneront que des trucs, astuces et principes pour vous permettre de démarrer. La suite est affaire de travail ou/et de talent. Si vous restez prisonnier de ces trucs et astuces, vous avez de forte chance de tout simplement faire quelque chose de scolaire et, pire, de ne jamais surprendre non plus votre public… dans le bon sens du terme.

De la relativité des textes, des règles, et de leur possible danger

De plus habiles que moi ont déjà tenté d’épuiser le sujet par des réponses bien faites. On pensera à la Charte de Qualité de l’audiodescription, à l’initiative de Laure Morrisset et Frédéric Gonant de l’association En Aparté. On pourra aussi se référer à la page Éthique de notre site, rédigée par Marie-Luce Plumauzille et Laurent Mantel. Je citerai plus la charte qui — par le nom même qu’elle s’est donnée — vise à devenir une référence dans notre métier. Mais ce qui vaut pour la charte vaut pour tous les textes qui iraient trop avant dans le détail et la technique.

Les avancées « politiques » dues à la charte sont évidentes : visibilité de l’audiodescription, reconnaissance des pouvoirs publics, engagements du CSA entraînant un développement de l’offre de programmes TV audiodécrits, etc… Quant à l’aspect « pratique », le respect des règles d’un texte quel qu’il soit peut-il garantir la qualité d’un travail ? Le mérite des textes, c’est qu’ils sont un bon point de départ, voire un bon programme de formation. Mais une même chose ne peut être à la fois un point de départ et un horizon. Un cadre ? Certes il en faut, mais l’audiodescription ne diffère pas d’autres métiers qui ont leur contraintes : lignes éditoriales, publics visés, etc. Prenez les illustrations ou les scénarii, on vous donne des règles de base, des guides, qui vous fournissent un appui. Vous intégrez ou non ces bases. Ensuite vous travaillez… et vous vous devez de les transcender voire de les contredire. Un boulot bien fait ne découle pas de règles, mais d’une expérience et d’une intelligence.

Une charte — si l’on se réfère au terme même — peut-elle formuler autre chose qu’une déontologie, des principes et engagements généraux ? S’aventurer jusqu’à dire avec précision comment doit s’exercer un métier et quelles sont les « façons de faire » ou de ne pas faire ? Peut-on à fortiori s’appuyer sur les règles préconisées pour garantir une qualité ? Non bien sûr. Un journaliste n’utilise pas la charte de son métier pour faire un (bon) article. Les « façons de faire » sont toutes relatives par rapport à l’œuvre à décrire, par rapport au moment : nous ne décrivons plus aujourd’hui comme il y a vingt ans, et qui sait à quoi ressemblera l’audiodescription dans vingt ans ? Le public d’aujourd’hui n’a plus la même attente ni la même écoute, accepte un rythme différent, et cela évoluera encore.

Le diable est dans les détails

Donner des « façons de faire », une liste de ce qui « doit » ou non se trouver dans une œuvre produite, peut avoir des conséquences fâcheuses si la pertinence de ces façons n’est pas relativisée. Qui plus est si le document par son intitulé même veut imposer une norme. Créer par exemple l’illusion d’une facilité : « ce ne sont que quelques règles, suivons-les et le tour est joué ». Exagéré ? C’est un discours que des collègues ont déjà entendu de la part de sociétés souhaitant se lancer dans l’aventure et qui ne préconisent pour toute formation qu’un : « Fais comme ils disent dans la charte ». Ce n’est pas que le problème de la charte : la même mésaventure pourrait parfaitement survenir à la page « éthique » de l’AFA comme à tout autre texte un peu technique qui prendrait une tournure trop « officielle ». Paradoxal mais maintes fois vérifié : à trop donner de détails, on accrédite finalement plus l’idée de facilité que de complexité.

Une audiodescription remplissant toutes les conditions fixées par ces textes est-elle « bonne » ? Pas nécessairement. À contrario, une audiodescription dérogeant à certaines règles est-elle « mauvaise » ? Peut-être pas. Pourtant une audiodescription qui dérogerait à certaines « règles » risquerait-elle de ne pas se voir attribuer de « label qualité » si celui-ci ne reposait que sur les critères d’un texte trop précis ? Ce serait dommage et s’interdire des expérimentations qui débouchent souvent sur des solutions descriptives plus audacieuses et intéressantes… pour le public comme pour les auteurs.

Je vais forcir un peu le trait. Si pour décrire le personnage d’un film je vous parle « d’un grand malabar avec une tronche de méchant » — ne tenons pas compte du registre de langage ici adapté au film en question — je déroge de fait à plusieurs règles. Je ne suis pas objectif, donne mon sentiment plutôt que décrire, et porte déjà un jugement. J’explique un élément visuel par une interprétation personnelle de son sens. J’anticipe même : je ne sais pas encore qu’il est méchant si je ne l’ai pas vu agir. Enfin bon, on parle d’un méchant dans le titre même du film, mais alors c’est pire parce que ne suis-je pas déjà en train d’identifier ce malabar comme le héros de notre histoire ? Plus encore : j’ai un préjugé, non ? Pourquoi un type avec des épaules de déménageur et une mâchoire de bulldozer serait-il forcément méchant ? Pourtant ce genre de raccourci peut être une solution intéressante et permet au moins, au vu du temps imparti pour caser la description du personnage, de « faire plus vite image » qu’une énumération de traits physiques « objectifs ».

Est-ce que dans toutes les descriptions j’ai pu — pour ne m’en tenir qu’à ce qui concerne les personnages — décrire « les personnes, leur tenue vestimentaire et leur style, leur attitude corporelle, leur gestuelle, leur caractéristiques physiques, leur âge, leurs expressions » ? Non : infos déjà délivrées par la bande-son (voix, contenu des dialogues ou autre), risque de charger inutilement l’oreille de l’auditeur ou, simplement et très souvent, manque de temps. Pourtant quelqu’un qui lit peut-être mal la charte pense qu’un audiodescripteur doit décrire toutes ces choses, plus celles concernant les lieux, les saisons, etc. Ce quelqu’un considérera-t-il donc que ma description est « mauvaise » ?

Je n’irai pas ici plus loin dans le détail des règles énoncées par ces textes et de tous les contre-exemples qui pourraient être donnés pour chacune d’elles. Il y faudrait une conférence, et on voit que les notes et addenda relativisant nécessairement ces règles réclameraient un texte de plus en plus touffu et de ce fait peut-être inutilisable.

Prenez encore le problème de la « quantité » des commentaires. Combien de fois n’avons-nous pas entendu de la bouche de non-voyants : « Plus vous m’en dites, mieux c’est » ou « moins vous m’en dites, mieux c’est » ? Chaque spectateur a des attentes différentes. Chaque film donne un « la » différent. Chaque descripteur suit son cheminement, pense à un moment que le mieux est une approche plus épurée, puis le film suivant estime que cette approche n’est peut-être pas la meilleure. Il n’y a qu’une vérité relative et momentanée dans tout ça, des approches changeantes, des tentatives, et comme souvent un mouvement de balancier, un parcours en zigzag, en sinusoïde ou en spirale mais en tous cas rarement en ligne droite.

Le panel et la possibilité d’une évaluation collégiale

Le « contrôle de qualité » d’une audiodescription, plutôt que par le respect d’un texte ne nécessite-t-il pas plutôt un organe d’évaluation collégial ?

Le « panel des téléspectateurs », souhaité par les chaînes de télévision et mis en place fin 2010 par la Confédération Française pour la Promotion Sociale des Aveugles et Amblyopes (CFPSAA), doit veiller par ses évaluations à ce que la qualité et la diversité des programmes soient respectées. Le panel devrait aussi se pencher sur le problème de l’accès aux audiodescriptions, pour faire prendre conscience aux chaînes et aux fournisseurs d’accès de la complexité actuelle des procédures et de la nécessité d’apporter des solutions techniques plus simples. Dans la foulée probablement, d’autres suggestions seront faites quant à une annonce plus généralisée dans les programmes TV des audiodescriptions diffusées.

Cette possibilité d’une évaluation collégiale me semble être la meilleure solution au problème d’une « qualité » des audiodescriptions proposées, en recourant en quelque sorte à un pourcentage de satisfaction qui me semble mieux adapté. En admettant bien sûr que les membres de ce panel soient au fait de la difficulté de leur tâche et avertis de la relativité des critères permettant de définir une « qualité » dont l’appréciation sera probablement subjective. Là seulement peut-être se trouve l’utilité de textes : des bases de réflexion pour former les personnes amenées à exprimer leur avis.

Cette possibilité d’évaluation collégiale qu’offre le système du panel présente certes un inconvénient : ce ne sont que les travaux livrés, enregistrés et diffusés qui sont évaluables. Est-ce un si gros problème ? Avec des avis du panel davantage publicisés, il suffirait aux auteurs d’audiodescription de tenir compte d’éventuelles recommandations dans leurs travaux futurs. Et puis la chose est monnaie courante : les avis et critiques s’appliquent en général à un travail livré et non en cours d’exécution.

L’« aveugle relecteur », garantie de qualité ?

Je reviens ici sur une solution qui semble pouvoir être apportée d’un contrôle de qualité dès l’étape d’écriture : l’intervention d’un aveugle relecteur. Je mets les pieds dans le plat, mais l’utilisation même d’une supposée spécificité d’écoute due à un handicap me chiffonne un peu, dans un procédé qui dans sa philosophie et dès ses origines vise à une mixité des publics et qui entend aussi élargir ses destinataires à des auditeurs pas exclusivement non-voyants. Mais pourquoi pas, admettons. Si donc on accepte le principe d’une spécificité du relecteur non-voyant, alors ne faudrait-il pas un mais deux non-voyants au minimum pour favoriser un échange contradictoire (soit le même principe qui nous fait écrire la plupart des audiodescriptions à deux auteurs) ? Pensez-vous que la relecture par un non-voyant est un gage de qualité ? Si cela ne s’avère pas être le cas, pourquoi en faire une obligation ? Un relecteur voyant formé au procédé ne pourrait-il pas donner des avis différents mais tout aussi pertinents ? Rajoutez encore un relecteur et encore un autre — voyant, non-voyant, peu importe — et je suis sûr que vous collectionnerez encore d’autres points de vue et d’autres avis pertinents. Mais à un moment, pour des questions de coûts et de délais, il faut bien arrêter les compteurs.

Cette obligation, ou même la supposition qu’une audiodescription n’est valable que relue par un non-voyant, ne risque-t-elle pas d’avoir un effet pervers en transformant l’aveugle relecteur en faire-valoir ? Va-t-on voir pour toute justification de « bonne audiodescription » des sociétés brandirent leurs aveugles relecteurs ? Et d’autres qui veulent sincèrement bien faire mais ne peuvent payer des relecteurs seront-elles suspectées de faire de la sous-audiodescription ? Aïe.

Le « super outil d’évaluation »

Je vous entends bien, si vous avez eu la patience d’arriver jusque là, susurrer dans une attente un brin narquoise : « Alors et toi, qu’est-ce que tu proposes » ? Si peu de choses en fait, quatre « outils de mesure »… Des trucs simples qui s’énoncent simplement :

  1. Respecter la bande-son et tirer le meilleur parti des informations qu’elle délivre
  2. Respecter le cheminement de l’œuvre et ses ressorts narratifs
  3. Faire des choix appropriés au style du film
  4. Faciliter l’écoute de l’auditeur

C’est tout. Vous pouvez facilement en déduire tout le reste. Par exemple « Faire des choix appropriés au style du film » recouvre aussi bien la quantité de commentaires, que le registre de langage, le choix des voix, etc. « Faciliter l’écoute de l’auditeur » se réfère aussi bien à la quantité « supportable » de commentaires, qu’à la qualité du son et du mixage. Dans ces quatre critères, pas de détails et de « cases à cocher » mais un ressenti global sur le travail proposé.

Si ces quatre conditions sont réunies, l’audiodescription répond pour moi à ses objectifs. Est-ce qu’elle est « de qualité » ? Je ne sais pas, mais les descripteurs ont — en bon québécois — « fait la job ».

Moins encore que les textes précités ces conditions ne vous donneront la recette de la « bonne » audiodescription. Cette recette pour moi n’existe pas : pour chaque nouvelle réalisation les ingrédients changent, donc aussi la manière de les doser et de les combiner. Je comprends que cette approche puisse gêner : moins de garde-fou, pas de guide, mais souhaite-t-on être « auteur », « créateur » ou simple exécutant ?

Parce qu’au-delà de ces quatre conditions — qui sont les seules que je respecte dans mon travail pour garantir accessibilité et qualité du service proposé — le reste est en grande partie affaire de goûts et de couleurs. Et même en estimant que l’on doit rester dans le « cadre » d’un service à un public — ce qui encore une fois n’est en rien spécifique à l’audiodescription mais le cas de beaucoup de métiers de « création » — cette part de liberté sera j’espère préservée. Connaissez-vous des critères objectifs imparables définissant un « bon » ou un « mauvais » article ? Une « bonne » ou une « mauvaise » illustration ? Moi non. Je ne vois que des choix, des solutions originales ou non apportées à un problème donné, des parti-pris tentés, la liberté d’un auteur d’expérimenter, d’explorer le champ des possibles pour tracer de nouveaux chemins… avec des risques de se tromper et la possibilité de se planter, oui.

Évidemment, mes quatre points n’impressionnent pas. Ils ne rendent pas compte de la difficulté du travail ? Impression de facilité ? Vraiment ? Ils me semblent pourtant plus difficiles à manipuler qu’une liste détaillée de choses à faire ou à ne pas faire. Pensez-vous qu’un directeur de studio va donner ces quatre points à ses apprentis-descripteurs, que n’accompagne aucune « façon de faire  » ?

Les champs du possible

Que conclure ? Qu’il faut être vigilant. Que les rédacteurs de la charte, les audiodescripteurs, les créateurs et membres du panel ont raison de se battre pour le maintien d’une qualité. Mais que cette qualité ne peut pas se définir au-delà du respect de principes généraux et surtout pas dans le détail d’une « façon de faire », ni dans une certitude trop élaborée de ce qu’il convient ou non de décrire et de la façon dont doit être exécuté un travail.

Que le remède sinon peut être pire que le mal. Imaginons que soit créée sur la base des textes existant une « norme » ou un « label qualité ». De prime abord c’est très séduisant : il suffirait de mettre des croix dans des cases, de faire les totaux pour savoir si on penche vers le « plus » ou vers le « moins ». Connaissez-vous d’autres types d’œuvres que l’on juge ainsi ? Qu’adviendra-t-il de l’expérimentation et de l’empirisme dont je vous parlais au début et qui assurent seuls un renouvellement des méthodes et une adaptation aux nouvelles donnes ? Si une telle réglementation intervenait, il y a fort à parier que les seuls gagnants seraient les commanditaires — du moins ceux qui ne fonctionnent qu’en termes de rentabilité à court terme : pourquoi payer des auteurs et autres « créateurs » puisque pour suivre une check-list il n’y a guère besoin que d’exécutants ? Et il y a alors fort à parier que les gens un peu créatifs iront défricher ailleurs d’autres champs du possible. Est-ce que l’audiodescription et son public y gagneront ?

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